Regard sur la sorcellerie nordique dans les sagas

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Regard sur la sorcellerie nordique dans les sagas

Rédigées dans un milieu de Clercs, les sagas décrivent la sorcellerie, ou seidr, comme un reliquat de croyances pré chrétiennes. Bénéfique ou néfaste, la sorcellerie ne semble pas tomber pour autant dans les catégories médiévales du bien et du mal.

 Avec sa riche littérature vernaculaire des 13e et 14e siècle plus connue sous le terme générique de Sagas, l'Islande a produit un témoignage unique décrivant une société médiévale aux confins de l'Occident. Les saga des Islandais racontent l'histoire des premiers habitants de l'île boréale, soit de la fin du 9e siècle au début du 11e siècle. Ces colons provenaient en grande partie de Scandinavie et participèrent pour la plupart au phénomène viking. La pratique de la sorcellerie appartient au passé païen de L'île mais est relatée plus tardivement dans les sagas rédigées en grande majorité par des clercs chrétiens. Afin de jeter un regard sur la nature de la sorcellerie qui se pratiquait à l'époque des Vikings, observons deux exemples issus des sagas des Islandais.

 La sorcière occupe diverses fonctions au sein de la société scandinave ancienne. Celle qui a le don de seconde vue peut-être voyante, devineresse ou prophétesse. Le personnage de Porbjorg litil volva, ou "petite voyante", qui apparaît dans la saga d'Eirikr le roux représente à ce titre l'exemple le plus significatif. L'histoire se déroule au Groenland, aux alentours de l'an 1000. La colonie d'Islande dirigée par Éirikr Le Roux souffre de la famine à cause d'un hiver rigoureux.Porcell, le plus puissant des fermiers, décide d'inviter la voyante afin de savoir de quoi la future saison sera faite et si la colonie pourra survivre. La description que l'auteur fait de cette voyante est unique dans la littérature islandaise. En effet, elle remplit plus le rôle d'une chamane que celui d'une voyante de type européen. On la présente vêtue de peaux de bêtes et portant un bâton nécessaire à la pratique de la sorcellerie. L'archéologie funéraire nous a permis de retrouver une quarantaine de ses bâtons magiques dans de nombreuses tombes, que ce soit en Scandinavie ou dans les colonies scandinaves. Certains d'entre eux portaient des éléments de totémisme chamanique, comme des motifs zoomorphiques, représentant des loups et des ours. Notons que ces animaux, à connotation maléfique sous la plume des auteurs continentaux, sont dénués de toute valeur morale dans le cadre à chamanique

La magie, utile ou néfaste ?

Analysons de plus près la description de la sorcellerie à laquelle se livrent la Volva. Son seidr permet de révéler le destin de la colonie. La voyante cherche à se mettre en relation avec l'autre monde, le monde des esprits, pour en obtenir les renseignements souhaités. Pour ce faire, elle se place sur le Seidjhallr, un "échafaud de sorcellerie". Puis elle demande à une femme de réciter un poème d'incantation, le vardlokr.

Ce terme signifierait la façon d'attirer le Vordr, l'esprit tutélaire susceptible de fournir les renseignements, à condition qu'il se laisse enfermer dans le cercle chantant formé par les femmes .Porbjorg explique que les esprits se sont manifestés à elle et elle révèle enfin sa prédiction aux fermiers: le climat s'arrangera rapidement après l'arrivée du printemps. Une phrase que Porbjorg échange avec Gudridr , la femme qui récitera le varolokr, se montre révélatrice sur le bienfait de cette magie. Face aux hésitations de la femme, Porbjorg dit " en faisant ceci, il se pourrait que tu rendes service et tu n'en deviendra pas pire qu'avant". La pratique de ce type de sorcellerie est donc utile à la société, et le fait de s'y  adonner n'entraîne aucune sorte de damnation, on n'en devient pas plus maléfique.

Le sorcier peut aussi pratiquer un seidr attirant le mauvais œil. C'est le cas du sorcier Porgrimr le Nez et de sa sœur Audbjorg dans la saga de Gisli Sursson. Borkr, fermier influent, veut venger son homme Porgrimr, qui a été assassiné. Il demande que l'on jette un sort au meurtrier, qui s'avérera être le héros éponyme de la saga, Gisli . Porgrimr le Nez achète un bœuf et fabrique un Seidjhallr " afin de se livrer à des sorcelleries et des diableries". Porgrimr le Nez a sans doute enchanté le tertre funéraire de Porgrimr car la neige ne tombe plus sur un versant du tumulus. Le contrôle des éléments naturels fait partie des attributs du sorcier, à l'instar du chaman qui sait commander à la pluie en saison sèche. Audbjorg, la sœur de Porgrimr le nez, ça donne aussi à la magie pour commander aux éléments et provoquer des accidents. Vexée qu' un fermier du nom de Bergr ait humilié son fils Porsteinn en le blessant d'un coup de hache, elle se lève la nuit et sort de sa demeure. Le temps est calme et serein, et la sorcière se met à tourner plusieurs fois autour de la maison de Bergr en sens contraire du soleil, tout en reniflant le vent. Dès lors, le temps se met à changer: une tempête de neige se lève suivie d'un dégel puis de trombes d'eau qui descendent des pentes provoquant un glissement de terrain qui recouvre la ferme tuant les 12 hommes qui s'y trouvaient.

Une réalité necessaire

La réponse des hommes face à cette sorcellerie mauvaise et le lynchage des praticiens. Gisli se venge des maléfices de Porgrimr le Nez à son égard en le lapident à mort, mais auparavant il prend la précaution de lui mettre la peau d'un animal sur la tête. Cette peau est destinée à protéger les exécuteurs du sorcier du mauvais œil. Ce motif revient souvent dans les sagas. Il faut souligner que ces exécutions ne sont pas une réponse directe à la pratique de la sorcellerie : il s'agit avant tout de faides, de vengeance privée, comme il en est fréquemment question dans les sagas, sans qu'il y ait de notion d'hérésie. Porgrimr le Nez et Audbjorg ne sont pas puni parce qu'il ça donne à la sorcellerie, mais parce qu'il porte préjudice à des personnes qui se venge où se font venger. Même si les retombées de cette vengeance sont disproportionnées, l'auteur de la saga ne présente pas une vision morale de la société et des sorciers, tout reste nécessaire.

À l'inverse de l'Occident médiéval, la sorcellerie dans les sagas n'apparaît pas comme une pratique maléfique. Les Islandais la percevaient comme dernière représentante de croyance préchrétienne et la pratique du seidr n'est pas totalement bonne ou mauvaise. Et s'il y a mal, il provient des vices humains et non de la sorcellerie. Les éventuelles traces de jugement de valeur, selon les grilles doctrinales qui condamnent les hérésies, proviennent seulement de la plume des clercs chrétiens, et ne reflètent pas une réalité païenne de la pratique de la sorcellerie.

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